La migration: un chemin sur lequel chacun doit se réinventer

 

S’il est bien une situation de vie où racines et repères sont chamboulés, interpellés, poussés à la recomposition, n’est-ce pas celle de la migration ?

Venu de mon ailleurs, plus ou moins lointain, je me ré-enracine ici. J’essaye de me ré-enraciner. Ou je me ré-enracine avec bonheur. Ou je lutte pour m’accrocher un tant soit peu à ma nouvelle terre. Ou pour rester accroché à mes racines dans cette terre nouvelle, mais étrangère. Ou je perds pied, racines et repères semblant évanouis de mon existence. Cela dépend des personnes, des trajectoires, des contextes.

Mais à chaque fois, c’est sûr, la migration est un chemin dans lequel chaque personne doit se réinventer, négocier ses appartenances héritées plus ou moins vivables sur sa nouvelle terre, en tisser de nouvelles[1]. Un sacré défi. En deçà de toute considération politique, on devrait s’en rendre compte, et saluer la force, la résilience, la créativité dont toute personne migrante doit faire preuve pour vivre son changement de monde.

« Même si j’obtenais le passeport suisse, je ne serais jamais un Suisse. Et ceux qui disent qu’ils sont devenus comme des Suisses sont des menteurs » me dit un homme.

« Nous sommes tombés amoureux du Canton de Vaud depuis que nous sommes arrivés », me dit un couple venu du Liberia. « Nous avons été si bien accueillis, les gens sont si gentils, nous nous sentons vraiment chez nous !».

« Reprendre mon travail d’enseignante ? » s’interroge une professeure africaine enfin régularisée en Suisse après de nombreuses années. « Impossible ! Vos ados, avec votre mentalité d’ici… ».

« Pourquoi est-ce que les femmes en Suisse font leurs enfants si tard ? » m’interroge une Afghane.

« Dans votre pays, un riche ou un pauvre qui entre dans un bureau reçoit la même considération », me confie un autre Monsieur Afghan. « Chez nous ça n’existe pas ».

« Pardon, pour nous la Parole de Dieu ne doit jamais dormir » me dit un  Monsieur tibétain en redressant la Bible qui se trouve sur mon bureau.

« C’est quand même compliqué, ce pays où il faut prendre rendez-vous pour aller boire le café chez sa voisine » disait ma mère, venue de Tchécoslovaquie.

« S’il vous plaît, ne laissez pas cuire trop longtemps ce filet qu’on a reçu », dis-je un jour à l’équipe bénévole, largement africaine, qui nous prépare un repas communautaire du jeudi.

J’ai entendu la plupart de ces phrases dans le cadre de mon travail de médiatrice Eglise-Réfugiés à Point d’Appui. Je les livre comme des perles précieuses ; elles peuvent paraître relativement anodines, mais il faut un vrai lien de confiance pour partager ces petites phrases profondément vraies, qui en disent long sur le tissage des appartenances en cours, l’ancien monde, le nouveau. Dialogue délicat, mais si essentiel pour se connaître, se comprendre, apprendre à vivre ensemble.

Les racines ne tiennent pas seulement à l’endroit où on a grandi, mais aussi à l’éducation, au milieu social, aux expériences, à l’histoire familiale… C’est tout ce qu’on a dans la tête et dans le coeur, et qui au cours d’une vie en donne l’orientation et la cohérence. C’est son monde intérieur construit, quand tout va bien, pour arriver à mener sa vie dans le monde extérieur. Le monde intérieur vient avec soi quand on voyage. On ne recommence pas à zéro en changeant de terre.

Les phrases citées montrent bien que dans nos racines, nous avons des représentations sur à peu près tout : de l’appartenance en général à la cuisine, de la famille à la religion, des relations sociale à la justice, en passant par le politique, l’art et l’éducation. Là où nous grandissons nous nous fixons ainsi, en général inconsciemment, des points de repère qui sont nos évidences. La migration les met en jeu : à ‘arrivée, les évidences sont loin d’être les mêmes. Il va falloir les comprendre petit à petit, les mettre en dialogue avec ses propres évidences, négocier, transiger, se positionner, inventer un métissage qui ne nie pas ce que nous sommes déjà, tout en nous permettant de vivre en consonance avec l’environnement nouveau.

Identité, appartenances, en jeu. En jeu ? Je l’écris non pour rendre la chose légère, mais pour dire sa complexité, son aspect aléatoire, et sa possible créativité. Le monde dans lequel atterrissent les personnes migrantes venues en Suisse n’est pas uniforme. La Suisse est déjà très multiculturelle et cosmopolite, depuis longtemps (toujours?). Elle est en même temps un environnement construit, qui a sa cohérence, des valeurs fortes, des habitudes, des consensus sociaux sur la politesse et le bien vivre ensemble, etc. Tout cela est solide sans être figé, en perpétuel mouvement. Un mouvement consenti puisque la Suisse est une démocratie, ce qui signifie une structure faite pour permettre des évolutions dans les différents domaines de la vie commune, en fonction de l’apport et des réflexions de la population.

C’est notre chance, si nous ne nous laissons pas aveugler par une vision étroite qui voudrait nous faire croire à une « nation » comme un bloc unifié, forcément menacé par ce qui vient de l’extérieur. C’est notre chance d’être ancrés dans la liberté, la valorisation de la diversité, l’art d’organiser la diversité pour que l’ensemble vive sans qu’il soit nécessaire de gommer les différences. Une chance pour accueillir d’autres nouveautés, encourager ce qu’on appelle l’intégration sans pour autant demander aux personnes de renoncer à leurs racines. Demander l’intégration sans forcer à l’uniformisation.

C’est la chance des personnes migrantes, leur droit (strictement conditionné par les lois néanmoins) d’exister, de découvrir la société d’accueil et s’y adapter, mais aussi d’y proposer d’autres choses. Il y a de l’espace dans notre société et notre organisation pour négocier ses racines et se réenraciner de manière originale, et c’est tant mieux.

Il n’en demeure pas moins que toute personne migrante a un long chemin intérieur à faire, une fois arrivée à sa destination. J’imagine que ce n’est pas immédiatement que l’on prend conscience de l’ampleur des différences, du fait qu’elles touchent tous les domaines de l’existence et qu’il faudra trouver sa juste position sur à peu près tout, sans se trahir quant à ce qu’on a déjà construit de soi tout en s’ouvrant aux nouveautés. Composer avec tout ça.

C’est un chemin qui prend du temps. D’où l’importance de l’accueil, de la patience, et de la liberté : liberté d’être qui je suis et de me réinventer, moi aussi, au contact de celles et ceux que je rencontre ; liberté pour l’autre d’être qui il est et de se re-trouver, se réinventer dans son monde nouveau. Liberté du dialogue, bienveillant pour se découvrir, plus musclé quand il s’agira de se mettre d’accord et de trouver des consensus sur certaines choses. Liberté aussi d’avoir des espaces différenciés – je pense à nos Eglises : bien sûr nous aspirons à l’unité et au témoignage commun, néanmoins nous serons tous plus heureux si nous reconnaissons le besoin de chacun de pouvoir célébrer aussi dans sa propre langue, dans son propre style.

Racines et repères se recomposent et se recréent, se nouent dans le dialogue, permettent aux hommes et aux femmes d’exister si la diversité a le droit d’exister, dans un espace social néanmoins négocié en commun.

J’ai découvert qu’on ne cuit pas la viande de la même façon en Afrique et je râle, d’un autre côté je me régale à chaque repas communautaire des meilleures sauces aux légumes que la terre ait porté !

Diane Barraud

[1]     Le Dr Jean-Claude Mettraux propose de manière développée une analyse de la trajectoire migratoire et de ses défis dans La Migration comme métaphore, éd. La Dispute, 2011/2013